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La prostitution, un fléau social : Le devoir des Eglises face à une autre forme d’économie

Version complète d’un entretien avec Jean-Blaise KENMOGNE, directeur du Cercle international pour la promotion de la création, paru dans le Magazine Terre Nouvelle numéro 191 (juillet-août 2009).
Magazine Terre Nouvelle : Ces dernières années, le CIPCRE a travaillé activement sur la problématique de la prostitution. Qu’est-ce qui l’a amené à s’engager dans une thématique de ce type ?
Jean-Blaise KENMOGNE, directeur du CIPCRE: Dans sa vision comme dans sa mission, le CIPCRE a pour préoccupation majeure de contribuer à la promotion de l’humanité en l’homme et en la femme en luttant contre tout ce qui, en eux et autour d’eux, dégrade l’image de Dieu. C’est la raison pour laquelle nous avons lancé, dès 1998, une campagne dénommée Campagne Semaines Pascales dont l’objectif affirmé est de lutter chaque année, contre un fléau social. Nous avons déjà eu à nous mobiliser contre le tribalisme, l’insécurité, la corruption, les effets pervers de la dette, les violences faites aux enfants et aux femmes. Au rang de ces dernières violences, la prostitution, de par ses effets dévastateurs et son ampleur endémique, est aujourd’hui au centre de notre combat pour plus de justice, d’équité et de dignité dans notre pays.
MTN : Quelle est la situation au Cameroun en terme de prostitution ? Peut-on parler d’une économie parallèle ?
La situation prostitutionnelle au Cameroun est préoccupante. Notre pays est même devenu une plaque tournante de la prostitution, servant à la fois comme pays d’origine, de transit et de destination de prostituées. De nombreuses jeunes femmes sont ainsi trafiquées à des fins de prostitution vers des pays européens comme la France et la Suisse. D’après l’Office Central de la Répression du trafic des êtres humains (Ocrteh), sur la totalité des prostituées africaines exerçant en Europe aujourd’hui, le Cameroun et le Nigeria totaliseraient à eux seuls 75 % des prostituées, soit 25 % pour le Nigeria et 50 % pour le Cameroun. L’actualité est de temps en temps bouleversée par des récits de noyades qui surviennent à bord de barques transportant de jeunes filles béninoises et nigérianes à destination du Gabon pour y être exploitées sexuellement. De nombreuses enquêtes montrent que de plus en plus de prostituées d’autres pays africains voisins et même de la lointaine Chine ont élu domicile et vendent leurs charmes au vu et au su de tout le monde dans notre pays. Ce phénomène de nomadisme sexuel trouve ici un terrain fertile. En effet, il est de notoriété publique que le phénomène de la prostitution s’est incrusté profondément dans nos villes, érigeant, tel quartier, telle rue, tel bar en hauts lieux de perdition. De ce point de vue, Kwassa Kwassa à Bonabéri, carrefour Auberge à Bafoussam, Rond Point Deido à Douala, Mvog Ada à Yaoundé, Balladji à Ngaoundéré, etc, constituent des repères pour entrer dans l’univers prostitutionnel au Cameroun. A leur tour, ces lieux jouent à la fois trois fonctions : la fonction de producteurs, d’essaimage et d’accueil des prostituées dans un processus qui chaque jour, se renouvelle.
Il s’est ainsi créé dans notre pays de véritables citadelles « imprenables » de la prostitution, avec leurs règles, leurs normes et tout un système de production, d’échange et de consommation. C’est véritablement à une économie parallèle, voire souterraine que nous avons affaire : les prix sont fixés en fonction de la qualité de la marchandise. Avec Fcfa 500 on peut acheter les services sexuels d’une prostituée de rue, alors que les prostituées de luxe ne cèderont leurs faveurs qu’au prix de 20 000, voire Fcfa 50 000.
MTN : Qu’est-ce qui amène les jeunes femmes à se prostituer ?
La pauvreté est incontestablement le premier facteur d’expansion du phénomène prostitutionnel au Cameroun. Avec l’entrée officielle de notre pays dans la crise économique dans les années 1986-1987, la double baisse des salaires des fonctionnaires et agents de l’Etat en 1993 et les dérives causées par le plan d’ajustement structurel imposé par les institutions de Bretton Woods, le tissu social s’est décomposé. De nombreux parents ont perdu leurs emplois et de nombreux enfants le privilège d’aller à l’école. L’on a vu des étudiantes se prostituer pour payer leur scolarité et des parents inciter leurs propres enfants à la débauche. La déclaration de cette gamine de 14 ans dans le documentaire: Cameroun, nouvelle destination du tourisme pédophile réalisée par la chaine de Télévision France 2 est révélatrice: « Mes parents m’ont dit qu’à 14 ans, on est déjà une femme, et qu’on doit chercher à manger pour ses frères. Un jour, alors que je me promenais sur la plage, j’ai rencontré un blanc de 50 ans avec qui j’ai passé une semaine à l’hôtel».
Le facteur culturel est également une variable explicative de la prostitution. Dans le Grand-Nord de mon pays, le phénomène des mariages précoces expose les jeunes filles à la prostitution. Lorsqu’elles sont mariées contre leur gré, elles sont plus disposées au divorce que les autres et par la suite à une vie de liberté aux tentations diverses. De l’autre côté, un homme, dans cette partie du territoire, peut impunément mettre fin à une union, ce qui fait de son épouse une victime incapable de se défendre seule dans la vie, du fait, très souvent, d’un manque d’éducation scolaire. Conséquence, elle tombera facilement dans les filets de la prostitution. C’est aussi dans cette région que perdure la « culture du lit garni» qui consiste, pour des familles, à mettre à la disposition d’un visiteur, une jeune fille pour meubler son temps et agrémenter ses nuits. Une telle pratique est de nature à voler à la gamine son enfance et à la pousser dans le piège prostitutionnel.
Le facteur le plus récent et sans doute décisif dans l’aggravation de la prostitution est la mondialisation. A cet égard, le phénomène urbain, en rapprochant dans un espace réduit de nombreuses populations, a développé la promiscuité, battant ainsi en brèche les modèles traditionnels de socialisation sexuée. Les parents contrôlant de moins en moins la sexualité de leurs enfants, ceux-ci se construisent une identité sexuelle largement influencée par des courants culturels venus d’ailleurs: la publicité, la télévision et Internet deviennent ainsi des agents pernicieux de socialisation, en ce sens qu’ils produisent et promeuvent une culture de la consommation sexuelle. Les clips vidéo des musiciennes les plus adulées exaltent le côté «animal» de l’homme. A titre d’illustration, Lady Ponce, l’artiste la plus en vue aujourd’hui, chante: « l’homme, le ventre et le bas-ventre, le tour est joué… le compte est réglé». Les autres artistes du Bikutsi, du Mangambeu et du Ben skin ne font pas mieux: tous ou presque célèbrent le buste et le postérieur des femmes, incitant ainsi indirectement à la débauche.
La consommation sexuelle est telle qu’elle structure les comportements et même le langage dans une démarche qui ne manque pas d’humour. Ainsi, dans les milieux scolaires et universitaires, les notes de certains professeurs sont des Notes Sexuellement Transmissibles (NST), les postes brigués par certaines femmes des Postes Sexuellement Transmissibles (PST) et des tenues arborées par des jeunes filles des Dos et Ventres Dehors (DVD). Dans la même veine et par dérision, l’ Initiative Pays Pauvres Très Endettés (PPTE) est devenue, dans le langage des prostituées professionnelles de Bertoua, Petites Prostituées Très Embêtantes, qui, en fait, sont de jeunes filles, élèves pour la plupart qui, pendant les vacances, cassent les prix de passes, créant ainsi un manque à gagner à leurs aînées.
MTN : Quelles actions concrètes le CIPCRE met-il sur pied pour contribuer à limiter la prostitution au Cameroun ? Le fait-il seul ou conjointement aux Eglises ?

Pour contribuer à limiter le phénomène prostitutionnel, le CIPCRE organise des actions se sensibilisation dans les paroisses et les écoles. A cet effet, il utilise des bandes dessinées à l’instar de « Fanny et Jacky: la Jeunesse trahie», des documentaires comme: Cameroun: nouvelle escale du tourisme pédophile, Plaidoyer pour l’Enfant Africain, Halte à la prostitution infantile, etc. et un cahier d’animation, notamment celui qui porte sur Plaidoyer pour la Femme en Afrique. En 2006, le CIPCRE a organisé une vaste campagne d’information sur les filières africaines de la prostitution en Europe dans les grandes villes au Cameroun. Dans le cadre de la Campagne Semaines Pascales, nous travaillons avec le Conseil des Eglises Protestantes du Cameroun (CEPCA), le Service National Justice et Paix de la Conférence Episcopale Nationale du Cameroun (SNJP/CENC), le Conseil Supérieur Islamique (CSIC), le Service Œcuménique pour la Paix (SeP), l’Association des Violences Faites aux Femmes (ALVF), la Dynamique Mondiale des Jeunes (DMJ) et le Forum Cameroun.

Nous venons de commanditer deux études sur la traite des enfants à des fins d’exploitation sexuelle respectivement au Cameroun et au Bénin. Nous avons pu ainsi construire une base argumentaire irréfutable sur ce fléau, qui nous servira pour lancer bientôt une campagne internationale de plaidoyer contre ce phénomène.

Le CIPCRE initie également des réflexions de fond sur la prostitution. Il a ainsi élaboré tout un numéro d’ECOVOX sur le phénomène, à l’intention des décideurs et des organisations de la société civile. Ces réflexions peuvent être consultées sur le site www.cipcre.org/ecovox.
MTN : Quelle est la responsabilité des Eglises et plus largement des chrétiens face à la problématique de la prostitution. Le phénomène n’est-il que théologique et moral ?
Les chrétiens en général et les Eglises en particulier ont la responsabilité de ne pas se taire face à ce phénomène. Le faire serait fermer les yeux face à ce que la prostitution nous révèle en profondeur:
- La vacuité d’une sexualité coupée de sa racine spirituelle;
- La logique de la domination libidinale du mâle;
- L’hypocrisie ambiante qui veut que l’on condamne le jour ce que l’on adore la nuit;
- La violence de l’ultralibéralisme mondialisé qui, à travers Internet, banalise le sexe.
Mais la responsabilité des Eglises et des chrétiens n’est pas que morale et théologique. Elle est aussi sociale en ce sens que pour sortir nos filles, nos sœurs et nos femmes des mailles de la prostitution, il faut leur proposer des solutions alternatives. Ces solutions doivent être traduites en termes de réinsertion sociale. Mais déjà en amont, la formation est au cœur du processus de prévention: il faut former les jeunes filles à l’amour et à la parenté responsable et donner la possibilité à celles qui sont déscolarisées, d’entreprendre une activité génératrice de revenus.
MTN : Outre l’aspect moral qui dérange les Eglises, la question des droits humains est-elle abordée dans les campagnes de prévention ?
Il n’est un secret pour personne que la prostitution est un viol de l’humanité de l’autre et partant, un déni de droits humains : droits économiques, droit à l’intégrité physique, droit à la protection, droit à la vie privée, droit à la dignité, droits matrimoniaux, droit à la vie, droit à l’information, etc. Dans toutes les campagnes que nous organisons, un accent particulier est mis sur ces droits. Si le droit d’aller et venir par exemple est inaliénable, il n’en demeure pas moins que nous attirons l’attention des jeunes en général sur les risques qu’ils encourent lorsqu’ils se laissent attirer par les sirènes de l’émigration clandestine ou se lancent à la recherche d’un mari blanc sur Internet. Nous nous efforçons dans notre approche de prévention, d’être le plus pédagogique possible.
Propos recueillis par Philippe Inversin
   
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